Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Fukushima III : Cap sur Scylla

*

Voici le troisième et dernier épisode de notre haïkufable à propos de la catastrophe de Fukushima.

Résumons les épisodes précédents : Nous sommes toujours dans l'empire des Sombres. Un nouveau myste-ingénieur en charge de la surveillance de la digue contre la mer des cendres est arrivé; ses constations sont alarmantes, la digue n'est pas entretenue et la mer des cendres progresse.

*

Ses rapports ne parurent pas convaincants,

il ne reçut donc pas l'autorisation de hausser le faîte de la digue.

Il décida de se rendre dans la capitale pour consulter les archives,

conscients que celles du bourg étaient falsifiées.

Il eut beaucoup de mal à obtenir l'autorisation de consulter celles-ci.

Il recevait à ses demandes réitérées,

chaque fois des réponses positives qui lui laissaient entrevoir

que l'autorisation de consulter les archives étaient sur le point de lui être accordée !

Ce qui n'était pas le cas. De ce fait il repoussait son retour de mois en mois.

Sans qu'il s'en rende bien compte ces mois devinrent des années.

Il songea que la vague trentenaire avaut dû se produire.

Il se reprocha de ne pas avoir été là. Mais le mal était fait.

Il attendrait son autorisation.

*

Enfin celle-ci lui parvint.

C'est avec une curiosité certaine qu'il se précipita vers le bâtiment des archives,

une immense pyramide néo-égyptienne.

Il exhiba son autorisation.

Il dut attendre plusieurs jours pour que vérification soit faite qu'elle était authentique.

Enfin il reçut le feu vert.

Mais il ne put accéder aux documents voulus.

Une erreur d'un quelconque greffier ayant interverti deux lettres

dans le nom de la contrée compromit son accès aux dites archives.

Il fallut refaire une nouvelle demande d'autorisation.

Dans combien de temps l'obtiendrait-il ?

On le rassura , le délai serait moins long que dans le cas de la précédente demande.

Pendant ce temps, par faveur spéciale du directeur

il pourrait consulter les archives générales sur la mer des cendres.

Il fit contre mauvaise fortune bon coeur et il consulta ces archives.

*

Il sut ainsi que la mer des cendres occupait plus de 60% de la surface de la planète

à la fois dans son hémisphère sud et son hémisphère nord.

L'épicentre de ses mouvements se trouvait, pensaient les experts,

mais ils n'étaient pas d'accord sur le sujet,

en tous cas la majorité pensait que l'épicentre se trouvait dans l'ancienne Asie moyenne.

En effet c'est là qu'il y avait eu la plus grande densité de centrales nucléaires

dont le coeur avait fondu et avait formé par coalescence comme une étoile pulsante

dont les cycles provoquaient ces vagues plus ou moins fortes.

Notre myste-ingénieur échafauda une théorie qui ne manqua pas de l'inquiéter

mais qui fut rejetée par les experts compétents peu enclins à accepter

les fumeuses élucubrations d'un myste-ingénieur de basse catégorie ;

à savoir que si l'on était vraiment en présence d'une sorte d'étoile qui brûlait sa matière,

tôt ou tard elle s'effondrerait sur elle-même

pour devenir une étoile naine

mais en passant par un stade d'expansion explosion qui en ferait une étoile géante

qui dévasterait tout sur son passage

et provoquerait un gigantesque tsunami

qui engloutirait la surface peut-être entière de l'empire des Sombres.

*

Comme il ne recevait pas son autorisation

et qu'il avait fini par comprendre que l'on trouvait son insistance importune

il décida de regagner la contrée dont il était le myste-ingénieur

chargé de l'entretien de la digue.

Une bonne et une mauvaise surprise l'attendait:

commençons par la mauvaise, la mort accidentelle de la veuve Sandrakhan

qui avait brûlé dans sa maison.

L'origine de l'incendie n'était pas claire.

On parlait d'imprudence, de réchaud mal éteint, de malheureux concours de circonstances.

L'air hypocritement chagriné du maire lui laissa entrevoir

que la vérité était plus proche d'une élimination volontaire d'un témoin gênant que d'un accident.

Il se promit ainsi qu'à la mémoire de la veuve Sandrakhan

qu'il essaierait de résoudre le problème de cette mort.

La bonne nouvelle, la vague trentenaire était restée en dessous des normales

pour une vague trentenaire. Il s'était donc inquiété à tort.

Il voulut bien en convenir n'en pensant pas moins.

Le maire en profita pour lui demander de réduire le nombre des hommes mobiliés

pour l'entretien de la digue.

Un marchandage réduisit ce nombre à 50.

Notre myste-ingénieur accepta cette réduction pour être plus libre

dans son enquête sur l'évolution du rivage de la mer des cendres

et dans son enquête sur le niveau de la vague trentenaire

dont il avait le sentiment qu'elle avait été plus haute

que ce que l'on avait bien voulu lui dire.

*

Son pressentiment se trouva vérifié.

Malgré des travaux de camouflage pour éliminer les vraies traces de la vague trentenaire

peu en accord avec l'apathie des habitants du bourg d'autant qu'il était absent,

il découvrit que la vague avait atteint en maints endroit le faîte de la digue

et dans au moins un qu'elle avait submergé son faîte.

Il rédigea un rapport qu'il envoya aux autorités centrales.

Il y dénonçait aussi la mauvaise volonté du maire et de ses habitants.

Plusieurs mois passèrent sans qu'il reçoive le moindre accusé de réception

comme il était de règle .

*

Il jugea plus urgent de s'occuper de la progression du rivage de la mer des cendres.

Ses constations l'alarmèrent un peu plus.

Le rivage avait encore régressé, il ne fallait plus qu'une journée pour l'atteindre.

Le niveau de la mer augmentait.

Si, comme il le faisait, on prenait au sérieux sa théorie d'un coeur étoile de cette mer des cendres

il était évident que ce coeur s'était mis à battre plus fort,

donc que le coeur étoile commençait sa dilatation.

Il était urgent de renforcer la digue, d'en augmenter sa hauteur.

*

Maintenant on le voyait une fois par semaine se rendre sur le rivage de la mer.

Il en revenait toujours plus préoccupé.

Il essaya en vain de persuader le maire d'entreprendre ces travaux de rehaussement

qui lui paraissait indispensables.

Il se résolut à l'emmener avec lui pour vérifier qu'il ne mentait pas

quand il assurait que le rivage de la mer des cendres progressait.

Celui-ci refusa catégoriquement.

Il envoya rapport sur rapport aux autorités compétentes

sans recevoir la moindre réponse à celles-ci.

*

Il se décida pour alléger ses soucis à enquêter sur la mort de son amie comme il se l'était promis,

qui lui manquait cruellement.

Il interrogea son voisinage.

Il se heurta à une sorte de mur de glace.

On ne savait rien, elle vivait isolée, elle méprisait son monde,

il était bien curieux, de quoi se mêlait-il,

n'avait-il pas mieux à faire

que de les importuner sur la mort de cette personne si peu recommandable !

Il fouilla les ruines de sa maison.

L'incendie semblait avoir été d'une rare violence.

Tout avait brûlé, toutes ses oeuvres aussi.

Il en conclut qu'il était impossible qu'il y ait eu un seul départ de feu.

Il chercha des indices et les trouva.

En trois endroits différents, il décela un foyer.

C'était donc un crime, on avait voulu tuer la veuve Sandrakhan.

Qui était coupable ?

Il apparut au myste-ingénieur que ce crime était collectif,

que tout le village s'était ligué contre la jeune femme pour l'éliminer.

Il n'avait pas été là pour lui venir en aide.

Il se sentit lui aussi coupable. Des gouttes de cendre roulèrent sur ses joues.

Il l'avait abandonnée tout à son obsession de renforcer la digue dans une indifférence générale,

Tout à son obsession de la vague exceptionnelle, imprévisible

que son imagination fertile concevait certainement à tort,

finissait-il dans sa culpabilité, par admettre.

*

Mais il avait beau tenter de se persuader que ses observations

sur la progression du rivage de la mer des cendres

étaient plus une vue de son esprit fébrile que de la réalité,

il n'arrivait pas à s'empêcher de continuer semaine après semaine à se rendre sur ce rivage,

à faire ses mesures, ses calculs et à en conclure qu'il ne se trompait pas.

La mer des cendres se faisait de plus en plus menaçante,

elle constituait un danger pour l'humanité survivante de la grande catastrophe,

pour tous les sujets de l'empire des Sombres.

*

Tous les matins il arpentait le sommet de la digue,

descendait par les filins au pied de celle-ci

et trouvait tel ou tel indice qui le persuadait qu'il fallait la renforcer,

qu'elle ne résisterait pas à la prochaine vague trentenaire

et encore moins au tsunami que sa théorie prédisait.

Il reçut enfin des autorités centrales un rapport

où il lui était précisé que ses constations n'étaient corroborées nulle part

en d'autres endroits de la digue,

qu'il s'agissait vraisemblablement d'un phénomène isolé

et qu'il était par conséquent inutile de s'inquiéter,

les experts de la mer des cendres étant formels,

le coeur de celle-ci n'allait pas tarder à s'effondrer sur lui-même,

d'ici à quelques siècles ;

qu'il était aujourd'hui dans sa phase de plus grande activité, et qu'il devait reconnaître que

même dans le bourg dont il avait la responsabilité

la digue n'avait pas été submergée.

Il chercha en s'appuyant sur ce rapport,

sur de nouvelles investigations à accepter ces conclusions

quant à l'inoffensivité de la mer des cendres,

mais le seul résultat

était de le voir maintenant même la nuit se levait pour se rendre sur la digue

et la parcourir de long en large

puis de s'étendre sur son sommet

épuisé pour plonger dans un sommeil peuplé de cauchemars de cendre

où tout était de cendre depuis les objets jusqu'aux personnes vivantes

et de se réveiller avec un goût de cendre dans la bouche.

*

Il pensa demander sa mutation, mais il ne s'y résolut pas.

Il ne pouvait s'éloigner de cette digue.

Il devait la surveiller, autant que faire se pouvait,

il devait la renforcer, l'élargir, surtout la hausser.

A présent, une nuit sur deux il dormait sur la digue

surtout à l'approche de l'arrivée des vagues annuelles.

Il les observait arriver sous la lumière lugubre de la lune,

en rampant sur le sol cendreux de toute leur viscosité,

battre le pied de la digue, monter toujours plus haut, voracement.

Comment faire ? Comment alerter ces habitants insouciants ?

Comment éviter une catastrophe majeure que les hommes de l'empire des Sombres

étaient en mesure d'empêcher encore!

*

Les années passant, on lui accordait toujours le nombre d'hommes

qu'il demandait pour l'entretien de la digue.

Certains acceptaient de travailler au rehaussement de la digue,

mais il constatait avec désespoir que ce rehaussement

ne dépassait pas quelques dizaines de centimètres

alors que ses calculs supposaient un rehaussement de plusieurs mètres.

*

Il avait largement dépassé le milieu de sa vie,

il commençait à être perclus de rhumatismes,

il avait de plus en plus de mal à descendre par les filins au-delà de la digue.

Il avait de plus en plus de mal à atteindre le rivage de la mer des cendres.

Il lui fallait à présent de nouveau presque deux jours,

mais il en était certain le rivage n'avait pas reculé,

c'est lui qui avait de plus en plus de mal à se déplacer.

Une nouvelle demande de glisseur lui avait été refusée.

La prochaine vague trentenaire approchait.

La hauteur de la digue était insuffisante.

Il était sûr que la vague submergerait la digue

et qu'elle se précipiterait avec furie vers le village qui serait vraisemblablement balayé.

Il devait au moins obtenir des habitants de créer des postes de surveillance

pour quils soient prévénus suffisamment à temps pour se réfugier sur les hauteurs,

mais de hauteurs il n'y en avait pas,

donc de s'éloigner le plus possible de la digue

afin de n'être rattrapé que par une vague moins puissante

qui aurait perdu beaucoup de sa force en s'étalant.

*

Le maire voulut bien créer un poste de surveillance.

Il lui demanda de l'occuper.

Il serait muni d'une fusée éclairante qui préviendrait les habitants de prendre leurs dispositions.

Le poste fut donc créer au sommet de la digue.

Il fut élevé à 5 mètres au-dessus de celle-ci.

Le myste-ingénieur aurait aimé une hauteur plus conséquente

mais il fut obligé de s'en contenter.

Il dirigea les travaux et une fois ceux-ci achevés,

il s'installa dans son poste avec des longues-vues.

Finalement il y emménagea sa demeure,

habita sur la digue.

Ainsi il évitait des déplacements qui lui étaient de plus en plus pénibles.

*

Quand les ouvriers arrivaient le matin pour l'entretien de la digue,

il était déjà descendu et leur commandait les travaux

qu'il jugeait le plus important d'entreprendre.

Pour eux, il n'était plus cet étranger qu'ils avaient reçu à contrecoeur

mais un membre un peu bizarre de leur communauté.

Les langues s'étaient déliées.

Par exemple on lui concéda que la précédente vague trentenaire

avait en quelques endroits submergé la digue mais sans gravité.

En deux jours toutes traces de cette submersion avait été effacée.

*

On lui concéda que la mort de la veuve Sandrakhan n'était pas accidentelle, mais il ne put obtenir

aucune précision de la part d'habitants se sachant responsable d'une sorte de meurtre collectif.

*

Il pensa à Léluia, elle lui avait révélé son prénom que personne au bourg ne connaissait.

Une lame de douleur lui perça le coeur. Il la vit qui se dressait devant lui

avec dans son regard cette lueur narquoise

dont il découvrait aujourd'hui toute la tendresse à son égard.

*

Il voulut éviter de pleurer mais il ne le put devenu ce vieil homme sentimental

qui avait craint toute sa vie un désastre auquel il n'accordait maintenant plus d'intérêt,

parce qu'il savait que le vrai désastre s'était déjà produit dans sa vie.

*

Perdre Léluia.

*

Fukushima III : Cap sur Scylla
Tag(s) : #Principe de précaution, #Empire des Sombres, #Ecologie, #Fukushima

Partager cet article

Repost 0