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"Au palais de la stupidité" de l'intolérance : la tragédie de Voltaire, "Le fanatisme, ou Mahomet le prophète"
"Au palais de la stupidité" de l'intolérance : la tragédie de Voltaire, "Le fanatisme, ou Mahomet le prophète"

 

 

Ci-dessous vous avez deux liens pour lire « Le fanatisme, ou Mahomet le prophète ».

Je suis sûr que vous en admirerez non seulement la poésie, l'intrigue romanesque et tragique au possible, mais aussi l' actualité :

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k72390h/f3.image

http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Fanatisme,_ou_Mahomet_le_proph%C3%A8te#ACTE_PREMIER.

La tragédie est précédée notamment d'une :

« Lettre de Voltaire à Sa Majesté le roi de Prusse sur la tragédie de Mahomet. ( Le surlignage est de nous )

A Rotterdam ce 20 janvier 1842

Sire, je ressemble à présent aux pèlerins de La Mecque, qui tournent les yeux vers cette ville après l’avoir quittée; je tourne les miens vers votre cour. Mon cœur, pénétré des bontés de Votre Majesté, ne connaît que la douleur de ne pouvoir vivre auprès d’elle. Je prends la liberté de lui envoyer une nouvelle copie de cette tragédie de « Mahomet » dont elle a bien voulu, il y a déjà longtemps, voir les premières esquisses. C’est un tribut que je paye à l’amateur des arts, au juge éclairé, surtout au philosophe, beaucoup plus qu’au souverain.

Votre Majesté sait quel esprit m’animait en composant cet ouvrage; l’amour du genre humain et l’horreur du fanatisme, deux vertus qui sont faites pour être toujours auprès de votre trône, ont conduit ma plume. J’ai toujours pensé que la tragédie ne doit pas être un simple spectacle qui touche le cœur sans le corriger. Qu’importent au genre humain les passions et les malheurs d’un héros de l’antiquité, s’ils ne servent pas à nous instruire? On avoue que la comédie du « Tartuffe », ce chef-d’œuvre qu’aucune nation n’a égalé, a fait beaucoup de bien aux hommes, en montrant l’hypocrisie dans toute sa laideur; ne peut-on pas essayer d’attaquer, dans une tragédie, cette espèce d’imposture qui met en œuvre à la fois l’hypocrisie des uns et la fureur des autres? Ne peut-on pas remonter jusqu’à ces anciens scélérats, fondateurs illustres de la superstition et du fanatisme, qui, les premiers, ont pris le couteau sur l’autel pour faire des victimes de ceux qui refusaient d’être leurs disciples?

Ceux qui diront que les temps de ces crimes sont passés; qu’on ne verra plus de Barcochebas, de Mahomet, de Jean de Leyde, etc.; que les flammes des guerres de religion sont éteintes, font, ce me semble, trop d’honneur à la nature humaine. Le même poison subsiste encore, quoique moins développé; cette peste, qui semble étouffée, reproduit de temps en temps des germes capables d’infecter la terre. N’a-t-on pas vu de nos jours les prophètes des Cévennes tuer, au nom de Dieu, ceux de leur secte qui n’étaient pas assez soumis?

L’action que j’ai peinte est atroce; et je ne sais si l’horreur a été plus loin sur aucun théâtre. C’est un jeune homme né avec de la vertu, (Séide) qui, séduit par son fanatisme, assassine un vieillard (Zopire) qui l’aime, et qui, dans l’idée de servir Dieu, se rend coupable, sans le savoir, d’un parricide; c’est un imposteur (Mahomet) qui ordonne ce meurtre, et qui promet à l’assassin un inceste ( Palmire) pour récompense. J’avoue que c’est mettre l’horreur sur le théâtre; et Votre Majesté est bien persuadée qu’il ne faut pas que la tragédie consiste uniquement dans une déclaration d’amour, une jalousie, et un mariage.

Nos historiens mêmes nous apprennent des actions plus atroces que celle que j’ai inventée. Séide ne sait pas du moins que celui qu’il assassine est son père, et, quand il a porté le coup, il éprouve un repentir aussi grand que son crime. Mais Mézerai rapporte qu’à Melun un père tua son fils de sa main pour sa religion, et n’en eut aucun repentir. On connaît l’aventure des deux frères Diaz, dont l’un était à Rome, et l’autre en Allemagne, dans les commencements des troubles excités par Luther. Barthélemy Diaz, apprenant à Rome que son frère donnait dans les opinions de Luther à Francfort, part de Rome dans le dessein de l’assassiner, arrive, et l’assassine. J’ai lu dans Herrera, auteur espagnol, que ce « Barthélemy Diaz risquait beaucoup par cette action; mais que rien n’ébranle un homme d’honneur quand la probité le conduit ». Herrera, dans une religion toute sainte et tout ennemie de la cruauté, dans une religion qui enseigne à souffrir, et non à se venger, était donc persuadé que la probité peut conduire à l’assassinat et au parricide; et on ne s’élèvera pas de tous côtés contre ces maximes infernales!

Ce sont ces maximes qui mirent le poignard à la main du monstre qui priva la France de Henri le Grand; voilà ce qui plaça le portrait de Jacques Clément sur l’autel, et son nom parmi les bienheureux; c’est ce qui coûta la vie à Guillaume, prince d’Orange, fondateur de la liberté et de la grandeur des Hollandais. D’abord Salcède le blessa au front d’un coup de pistolet; et Strada raconte que « Salcède (ce sont ses propres mots) n’osa entreprendre cette action qu’après avoir purifié son âme par la confession aux pieds d’un dominicain, et l’avoir fortifiée par le pain céleste ». Herrera dit quelque chose de plus insensé et de plus atroce: « Estando firme con el exemplo de nuestro salvador Jesu-Christo, y de sus Santos. » Balthazar Gérard, qui ôta enfin la vie à ce grand homme, en usa de même que Salcède.

Je remarque que tous ceux qui ont commis de bonne foi de pareils crimes étaient des jeunes gens comme Séide. Balthazar Gérard avait environ vingt ans. Quatre Espagnols, qui avaient fait avec lui serment de tuer le prince, étaient du même âge. Le monstre qui tua Henri III n’avait que vingt-quatre ans. Poltrot, qui assassina le grand duc de Guise, en avait vingt-cinq; c’est le temps de la séduction et de la fureur. J’ai été presque témoin, en Angleterre, de ce que peut sur une imagination jeune et faible la force du fanatisme. Un enfant de seize ans, nommé Shepherd, se chargea d’assassiner le roi George Ier, votre aïeul maternel. Quelle était la cause qui le portait à cette frénésie? C’était uniquement que Shepherd n’était pas de la même religion que le roi. On eut pitié de sa jeunesse, on lui offrit sa grâce, on le sollicita longtemps au repentir; il persista toujours à dire qu’il valait mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et que, s’il était libre, le premier usage qu’il ferait de sa liberté serait de tuer son prince. Ainsi on fut obligé de l’envoyer au supplice, comme un monstre qu’on désespérait d’apprivoiser.

J’ose dire que quiconque a un peu vécu avec les hommes a pu voir quelquefois combien aisément on est prêt à sacrifier la nature à la superstition. Que de pères ont détesté et déshérité leurs enfants! que de frères ont poursuivi leurs frères par ce funeste principe! J’en ai vu des exemples dans plus d’une famille.

Si la superstition ne se signale pas toujours par ces excès qui sont comptés dans l’histoire des crimes, elle fait dans la société tous les petits maux innombrables et journaliers qu’elle peut faire. Elle désunit les amis; elle divise les parents; elle persécute le sage, qui n’est qu’homme de bien, par la main du fou, qui est enthousiaste; elle ne donne pas toujours de la ciguë à Socrate, mais elle bannit Descartes d’une ville qui devait être l’asile de la liberté; elle donne à Jurieu, qui faisait le prophète, assez de crédit pour réduire à la pauvreté le savant et philosophe Bayle; elle bannit, elle arrache à une florissante jeunesse qui court à ses leçons le successeur du grand Leibnitz; et il faut, pour le rétablir, que le ciel fasse naître un roi philosophe, vrai miracle qu’il fait bien rarement. En vain la raison humaine se perfectionne par la philosophie, qui fait tant de progrès en Europe; en vain, vous surtout, grand prince, vous efforcez-vous de pratiquer et d’inspirer cette philosophie si humaine; on voit dans ce même siècle, où la raison élève son trône d’un côté, le plus absurde fanatisme dresser encore ses autels de l’autre.

On pourra me reprocher que, donnant trop à mon zèle, je fais commettre dans cette pièce un crime à Mahomet dont en effet il ne fut point coupable.

M. le comte de Bopulainvilliers écrivit, il y a quelques années la vie de ce prophète. Il essaya de le faire passer pour un grand homme que la providence avait choisi pour punir les chrétiens, et pour changer la face d’une partie du monde. M. Sale qui nous a donné une excellente version de l'Alcoran en anglais, veut faire regarder Mahomet comme un Numa et comme un Thésée. J’avoue qu’il faudrait le respecter si, né prince légitime, ou appelé au gouvernement par le suffrage des siens, il avait donné des lois paisibles comme Numa, ou défendu ses compatriotes comme on le dit de Thésée. Mais qu’un marchand de chameaux excite une sédition dans sa bourgade; qu’associé à quelques malheureux coracites il leur persuade qu’il s’entretient avec l'ange Gabriel qu’il se vante d’avoir été ravi au ciel, et d’y avoir reçu une partie de ce livre inintelligible qui fait frémir le sens commun à chaque page; que, pour faire respecter ce livre, il porte dans sa patrie le fer et la flamme; qu’il égorge les pères, qu’il ravisse les filles, qu’il donne aux vaincus Le choix de sa religion ou la mort, c’est assurément ce que nul homme ne peut excuser, à moins qu’il ne soit né Turc, et que la superstition n’étouffe en lui toute lumière naturelle.

Je sais que Mahomet n’a pas tramé précisément l’espèce de trahison qui fait le sujet de cette tragédie. L’histoire dit seulement qu’il enleva la femme de Séide, l’un de ses disciples, et qu’il persécuta Abusofian, que je nomme Zopire; mais quiconque fait la guerre à son pays, et ose la faire au nom de Dieu, n’est-il pas capable de tout? Je n’ai pas prétendu mettre seulement une action vraie sur la scène, mais des mœurs vraies; faire penser les hommes comme ils pensent dans les circonstances où ils se trouvent, et représenter enfin ce que la fourberie peut inventer de plus atroce, et ce que le fanatisme peut exécuter de plus horrible. Mahomet n’est ici autre chose que Tartuffe les armes à la main.

Je me croirai bien récompensé de mon travail si quelqu’une de ces âmes faibles, toujours prêtes à recevoir les impressions d’une fureur étrangère qui n’est pas au fond de leur cœur, peut s’affermir contre ces funestes séductions par la lecture de cet ouvrage; si, après avoir eu en horreur la malheureuse obéissance de Séide, elle se dit à elle-même: Pourquoi obéirais-je en aveugle à des aveugles qui me crient: Haïssez, persécutez, perdez celui qui est assez téméraire pour n’être pas de notre avis sur des choses même indifférentes que nous n’entendons pas? Que ne puis-je servir à déraciner de tels sentiments chez les hommes! L’esprit d’indulgence ferait des frères; celui d’intolérance peut former des monstres.

C’est ainsi que pense Votre Majesté. Ce serait pour moi la plus grande des consolations de vivre auprès de ce roi philosophe. Mon attachement est égal à mes regrets; et si d’autres devoirs m’entraînent, ils n’effaceront jamais de mon cœur les sentiments que je dois à ce prince qui pense et qui parle en homme; qui fuit cette fausse gravité sous laquelle se cachent toujours la petitesse et l’ignorance; qui se communique avec liberté, parce qu’il ne craint point d’être pénétré; qui veut toujours s’instruire, et qui peut instruire les plus éclairés.

Je serai toute ma vie, avec le plus profond respect et la plus vive reconnaissance, etc. »


***

Voici les personnages de la tragédie et un résumé acte par acte si (ce que je ne souhaite pas,) l'alexandrin vous paraît dépassé :

Zopire, cheik de La Mecque qui s'oppose à Mahomet

Phanor, sénateur de La Mecque conseiller de Zopire

Omar, lieutenant de Mahomet

Séide et Palmire, esclaves de Mahomet, en fait enfants de Zopire, ce que ni les premiers

ni le second ne savent.

Mahomet, déjà maître de Médine, met le siège devant la Mecque, dont Zopire est le cheik

Acte 1 :

Phanor conseiller de Zopire lui demande de rendre la jeune Palmire esclave de Mahomet

à qui il l' a capturée, pour éviter la guerre.

Palmire prie Zopire de la rendre à Mahomet qu’elle idolâtre. Zopire est incrédule : il lui

offre la liberté, elle préfère le retour à l’esclavage. Il refuse.

Phanor annonce à Zopire l’arrivée d’Omar avec Séïde qui sera l'otage de Zopire en gage

de respect des engagements de Mahomet. Omar annonce que Mahomet propose la paix et qu'il veut venir le voir. Cela mécontente Zopire qui voit en Mahomet un traître et un assassin.

Ils se rendent au Sénat qui tranchera entre Omar et Zopire pour savoir si Mahomet peut entrer dans La Mecque

Acte 2 :

Séïde et Palmire s'aiment. Séïde est sûr que Mahomet va venir les libérer.

Omar a gagné face au Sénat et face au peuple : Mahomet peut entrer dans la ville.

Mahomet est dans la ville, il envoie ses hommes convertir le peuple à ses desseins.

Il dit à Séïde et à Palmire qu’il les protègera toujours et il ajoute à l’attention de Palmire dont il est amoureux que la seule personne qu’elle doit craindre c’est Zopire.

Mahomet est jaloux car il aime Palmire ce qu'il confie à Omar, en même temps qu'il lui révèle que Zopire est le père de Palmire et Séide qui sont donc frère et sœur.

Dans son entrevue avec Zopire, Mahomet tente de le convaincre de lui céder le contrôle de la ville. Zopire refuse d' acquiescer, même quand Mahomet lui apprend que ses enfants sont vivants et qu' il peut les sauver.

Omar annonce à Mahomet que le Sénat de La Mecque veut le faire assassiner.

Mahomet prend la décision de faire assassiner Zopire. Omar lui propose Séïde comme exécuteur.

Acte 3 :

Séïde et Palmire se retrouvent. Ils ne croient pas que Zopire soit le tyran dénoncé par Mahomet et Omar mais ils respectent Mahomet. Palmire a un mauvais pressentiment : « D'un noir pressentiment je ne puis me défendre. » Elle craint autant Zopire que Mahomet : « J'invoque Mahomet, et cependant mon cœur/ Éprouve à son nom même une secrète horreur ».

Mahomet et Palmire ont une entrevue. Elle lui redit son amour pour Séïde et sent que cela

le contrarie. Il la convainc cependant d'encourager Séïde à faire ce qu’il lui ordonnera.

Mahomet est furieux d’être devenu malgré lui le confident de cet amour. Il lui faut en finir

avec Zopire et avec Séide dont il est jaloux à cause de l'amour que lui voue Palmire qu'il

convoite.

Omar assure à Mahomet que Séide est capable de tuer Zopire : « Là, énivré du zèle de ta loi,/ (il) Va l'immoler au Dieu qui lui parle par toi. »

Mahomet ordonne donc à Séïde de tuer Zopire et en récompense il aura la main de Palmire..

Quand il rencontre Séide, Zopire ne comprend pas pourquoi Séïde est si bouleversé parce qu'il lui offre sa protection au lieu de le traiter en ennemi.

Phanor lui apporte une lettre de Hercide, compagnon de Mahomet, qui lui révèle que ses enfants sont en vie.

Acte 4 :

Mahomet ordonne à Omar de tuer Hercide à qui Séide à révéler son ordre de tuer Zopire

et de s’assurer que Séïde ne survive pas à son acte en l'empoisonnant.

Séïde doute de Mahomet mais pense qu’à travers lui, c’est son Dieu qui parle.

Quand Palmire sait qu’il doit tuer Zopire pour avoir sa main, c’est elle qui est plongée dans un profond trouble : « Lui, mourir par tes mains ! Tout mon sang s'est glacé. »

Séide néanmoins poignarde Zopire.

Phanor accourt trop tard pour révéler que Séide et Palmire sont les enfants de Zopire qui se meurt :

« Je bénis mon destin ; je meurs, mais vous vivez. ». Il demande à ses enfants de le venger.

Acte 5 :

L'armée de Mahomet a marché sur La Mecque. Palmire est prête à tout pour sauver

Séïde. Mahomet offre à Palmire son cœur. Elle lui dit sa haine. Il comprend que son

secret a été dévoilé de faire tuer Zopire par Séide.

Omar apprend à Mahomet que le peuple réclame vengeance et qu’à sa tête se trouve Séïde.

Séide ne le sait pas, mais il est lui même voué à une mort rapide, empoisonné sur ordre

de Mahomet qui, loin de vouloir lui donner Palmire comme récompense de son crime,

convoite la jeune fille pour lui-même.

Pendant ce temps, la Mecque est souillée par les combats entre partisans et adversaires de Mahomet.

Mahomet déclare alors son amour à Palmire, qui le repousse avec horreur : « Monstre,

dont les fureurs et les complots perfides/ De deux cœurs innocents ont fait deux parricides. »

Entraînés par Séide les adversaires de Mahomet sont sur le point de gagner, mais Séide

offre bien involontairement la victoire à Mahomet : il veut le poignarder, mais il n’y réussit

pas, affaibli par le poison. Il s’écroule,et meurt au moment même où il allait frapper Mahomet. Le peuple y voit un miracle en faveur du prophète, et offre à ce dernier une victoire jusque là improbable.

De désespoir Palmire se donne la mort avec le poignard de son frère.

Mahomet demande à Omar de veiller sur sa réputation en ne révélant pas son amour pour Palmire : « Je dois régir en Dieu, l'univers prévenu ;/ Mon empire est détruit, si

l'homme est reconnu. » (en lui).

***

Pour tout savoir sur Mahomet :

http://www.coranix.org/biblio/kasimir/coran_bm.htm

Pour lire sa « lettre civile et honnête à l'auteur malhonnête de la critique de l'histoire universelle de M. De Voltaire qui n'a jamais fait d'histoire universelle le tout au sujet de Mahomet» :


http://www.coranix.org/113/mahomet2_voltaire.htm


Enfin cerise sur le gâteau voici la Lettre pamphlet de Voltaire ( 1865) :

 

De l'horrible danger de la lecture

Nous Joussouf-Chéribi, par la grâce de Dieu mouphti du Saint-Empire ottoman, lumière des lumières, élu entre les élus, à tous les fidèles qui ces présentes verront, sottise et bénédiction.

Comme ainsi soit que Saïd-Effendi, ci-devant ambassadeur de la Sublime-Porte vers un petit État nommé Frankrom, situé entre l’Espagne et l’Italie, a rapporté parmi nous le pernicieux usage de l’imprimerie, ayant consulté sur cette nouveauté nos vénérables frères les cadis et imans de la ville impériale de Stamboul, et surtout les fakirs connus par leur zèle contre l’esprit, il a semblé bon à Mahomet et à nous de condamner, proscrire, anathématiser ladite infernale invention de l’imprimerie, pour les causes ci-dessous énoncées.

1° Cette facilité de communiquer ses pensées tend évidemment à dissiper l’ignorance, qui est la gardienne et la sauvegarde des États bien policés.

2° Il est à craindre que, parmi les livres apportés d’Occident, il ne s’en trouve quelques-uns sur l’agriculture et sur les moyens de perfectionner les arts mécaniques, lesquels ouvrages pourraient à la longue, ce qu’à Dieu ne plaise, réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers, exciter leur industrie, augmenter leurs richesses, et leur inspirer un jour quelque élévation d’âme, quelque amour du bien public, sentiments absolument opposés à la saine doctrine.

3° Il arriverait à la fin que nous aurions des livres d’histoire dégagés du merveilleux qui entretient la nation dans une heureuse stupidité. On aurait dans ces livres l’imprudence de rendre justice aux bonnes et aux mauvaises actions, et de recommander l’équité et l’amour de la patrie, ce qui est visiblement contraire aux droits de notre place.

4° Il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir de connaissance.

5° Ils pourraient, en augmentant le respect qu’ils ont pour Dieu, et en imprimant scandaleusement qu’il remplit tout de sa présence, diminuer le nombre des pèlerins de la Mecque, au grand détriment du salut des âmes.

6° Il arriverait sans doute qu’à force de lire les auteurs occidentaux qui ont traité des maladies contagieuses, et de la manière de les prévenir, nous serions assez malheureux pour nous garantir de la peste, ce qui serait un attentat énorme contre les ordres de la Providence.

A ces causes et autres, pour l’édification des fidèles et pour le bien de leurs âmes, nous leur défendons de jamais lire aucun livre, sous peine de damnation éternelle. Et, de peur que la tentation diabolique ne leur prenne de s’instruire, nous défendons aux pères et aux mères d’enseigner à lire à leurs enfants. Et, pour prévenir toute contravention à notre ordonnance, nous leur défendons expressément de penser, sous les mêmes peines; enjoignons à tous les vrais croyants de dénoncer à notre officialité quiconque aurait prononcé quatre phrases liées ensemble, desquelles on pourrait inférer un sens clair et net. Ordonnons que dans toutes les conversations on ait à se servir de termes qui ne signifient rien, selon l’ancien usage de la Sublime-Porte.

Et pour empêcher qu’il n’entre quelque pensée en contrebande dans la sacrée ville impériale, commettons spécialement le premier médecin de Sa Hautesse, né dans un marais de l’Occident septentrional; lequel médecin, ayant déjà tué quatre personnes augustes de la famille ottomane, est intéressé plus que personne à prévenir toute introduction de connaissances dans le pays; lui donnons pouvoir, par ces présentes, de faire saisir toute idée qui se présenterait par écrit ou de bouche aux portes de la ville, et nous amener ladite idée pieds et poings liés, pour lui être infligé par nous tel châtiment qu’il nous plaira.

Donné dans notre palais de la stupidité, le 7 de la lune de Muharem, l’an 1143 de l’hégire.

"Au palais de la stupidité" de l'intolérance : la tragédie de Voltaire, "Le fanatisme, ou Mahomet le prophète"

Sottise et bénédiction à tous !

Tag(s) : #Laïcité, #Islam

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